• Sabine

Gaël Henry - Tropique de la violence


« Je m’appelle Moïse. J’ai quinze ans et je m’apprête à tuer. »

Mayotte. Petite et Grande Terre. Une île française nichée dans le canal du Mozambique. L’ile aux, aux orchidées embaumantes, aux récifs coralliens uniques et aux enfants qui s’éparpillent dans l’eau en sautant des pontons. Un parfum d’ailleurs, loin de la métropole, loin de tout. Si loin qu’on en oublie la détresse et misère terribles, le manque, la brutalité et violence qui sévissent au coin des rues, des couloirs des hôpitaux, des écoles et des commerces. Des bidonvilles-villages qui fleurissent sur les pentes ardues de Grande Terre, dans la jungle qui entoure les plages. Une inhumanité complaisante d’un état fantôme, absent par confort. Une inhumanité face aux flux migratoires qui arrivent par les voies maritimes et kwassas sanitaires laissant sur place des hommes, femmes, enfants sans ressources et espoir

Mayotte et Marie. Marie, infirmière de nuit, s’use dans un boulot où seule la détresse lui rappelle qu’elle vit encore pour quelqu’un, quelque chose. Marie qui voit son ventre rester vide désespérément, un vide si grand que ce nourrisson qui souffre d’une différence de couleur entre l’iris des deux yeux, cet enfant abandonné par une mère rescapée d’un kwassa, devient le sien. Son enfant. Moïse. Moïse l’enfant miracle. Moise l’enfant aux yeux de djinn.

Moïse qui apprend la vérité sur sa naissance et devient cet adolescent rattrapé par la brutalité d’une île, la cruauté des bidonvilles, la violence urbaine, d’une jungle intoxiquée au chimique, aux armes et la haine d’un chef de gang. Un gosse qui aurait fait peur à sa propre mère et qui l’aurait donné à la première venue, Marie. Un gosse clandestin. Moïse qui pour survivre à la mort de cette mère de substitution, doit apprendre à se faire un nom, à devenir, à composer avec la misère affective, sociale, l’inhumanité, la colère, la violence. Moïse, l’enfant de la rivière, qui doit apprendre à tuer. Mo la cicatrice.

Et puis il y a Bruce. Bruce, le chef de gang. Celui qui détient entre ses mains le pouvoir de vie et de mort du bidonville le plus important de Mayotte : Gaza. Bruce qui va faire de Moïse son serviteur, son souffre-douleur, son ennemi, aux yeux de djinns, juré. Bruce qui va lui apprendre la vie réelle de Mayotte, une vie loin des cartes postales et de ce que vend la Métropole.


Le roman de Nathacha Appanah est à juste titre considéré comme un chef d’œuvre d’humaniste et d’une écriture somptueuse, réaliste, humaine, poétique. Une référence qui aurait mérité de recevoir le prix Goncourt tant il est fort, puissant et, à la fois, tendre, aimant, humaniste. Un roman qui résonne longtemps en soi. Et là où il aurait pu émettre une pâle copie, Gaël Henry réussit haut la main à reprendre le roman de Nathacha Appanah à son compte, à en faire une bande dessinée où la puissance, la force, les désillusions et l’amour nous parviennent avec beauté et délicatesse, puissance et poésie.


En adaptant ce roman en roman graphique choral, l’auteur définit une identité non seulement à Mayotte mais à chacun des trois protagonistes majeurs, un rôle crucial à l’histoire, renforce la narration en condensant le récit, resserrant le sujet. Il joue sur les traits gras, limite caricatural, la symbolique des visages et des paysages, la jungle, le bidonville, la fatigue des fonctionnaires qui ne croient plus en rien. Et puis il y a ces quatrièmes personnages, ces fantômes qui hantent les pages, survolent et donnent la force, la tendresse, la violence, la dureté de la vie mais surtout la détresse humaine qui se lit, la fatalité à laquelle on ne peut échapper.


Une bande dessinée vraiment réussit et qui donne envie de relire le roman de Nathacha Appanah, de retrouver ce souffle qui nous avait tant remué, ce Tropique de la violence qui, à n’en pas douter, deviendra un classique, du moins j’ose l’espérer, tellement il nous rappelle combien la misère, la folie, la violence, la douceur et la tendresse peuvent aussi s’écrire. Et combien les silences, le silence, demeure encore et toujours sur cet archipel perdu dans le canal du Mozambique.


« Je sais maintenant ce qui s’est passé ce jour-là et ce soir-là et tous les jours et les soirs qui m’ont amené jusqu’ici. C’est beaucoup plus grand que ma peine, mon chagrin ou mon regret. […] J’ai pensé à un garçon né il y a quinze ans sur une île des Comores et qui aurait pu avoir une autre vie s’il était né avec deux yeux noirs. Je me suis demandé ce qu’il aurait pu faire ce gamin-là pour briser ses chaines. »

Les bulles de la semaine sont à retrouver chez Moka



Tropique de la violence

Gaël Henry

Sarbacane

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