• Sabine

Nathacha Appanah - Tropique de la violence

Dernière mise à jour : 24 mars 2019


" Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et des cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir aux creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu'il suffira d'un rien pour qu'il s'embrase."

Ce roman est d’une puissance et beauté envoutante, incroyable, d’une écriture qui nous prend là dans sa justesse, la recherche du mot, extrême, vrai, dépouillé. Il est au-delà de ce que cette fulgurante violence qui nous saisit, sans jugement devant ces enfants qui vivent dans l’enfer d’un paradis qui n’existe que pour nous. D'une très grande douceur, force, humanité et humilité, sensibilité à fleurs de peau , l'écriture de Nathacha Appanach fait de cette violence une puissante sincérité et la beauté d'une ile, d’un territoire, d’un département français abandonné.


J’aimerai vous en parler mais je ne sais par où commencer. Vous dévoiler ces cinq portraits, les visages de ces deux enfants adolescents au cœur de la violence, de cette femme fantôme et de ces deux hommes tentant avec leurs maigres mains de sauver quelques restes, seraient déjà vous dévoiler l’histoire, l’histoire d’une violence ordinaire sous les tropiques de Mayotte, d’une violence éclaboussée par un soleil qui ne réchauffe plus mais assomme, assoit par terre dans un ennui, une violence, la drogue, le désœuvrement et l’abandon, dans tout ce qui reste quand plus rien n’est possible, quand plus rien ne tient et construit.

Cinq portraits et un sixième qui se dessine en arrière plan, dresse le plan, définie le territoire : Mayotte, l’ile aux ibiscus et aux récifs sous marins les plus beaux du monde. Une France abandonnée à elle-même comme l’est sa population, celle qui se terre dans des bidonvilles, sur des plages où se déversent les kwassas-kwassas, ces barques-barges de réfugiés provenant des archipels comoriens pensant trouver un semblant de repos, de paradis terrestre, une fuite à leurs misères. Une ile aux enfants. Une enfance où pour vivre, il faut survivre aux rythmes des tam-tams qui couvrent les bruits des coups, des rixes, des vols, des viols, de l’errance, de la drogue, du chimique, ce mélange explosif dans les têtes, de l’enfer d’une ile jungle palétuvienne, explosive, haineuse envers ceux qui se réfugient, ceux qui sont, ceux qui ne sont pas.

Tropique de la violence de Nathacha Appanah ou la délicatesse, la tendresse, l’amour d’une auteure pour une ile, ces enfants, cette colère, cette beauté sauvage, folle, vivante. Un roman qui nous prend là, ne nous lâche pas, nous donne sans compter comme seuls sont capable de donner des enfants délaissés, abandonnés, perdus. Car il en faut de l’amour pour survivre, ne pas tomber dans l’addiction de cette montée violente, haineuse, pour vaincre l’abandon, la déshumanité, la fièvre de l’enfer, pour comprendre chaque portrait, chaque visage, chaque trait saisi. Il en faut pour aimer tous ces mômes aux regards fiévreux, enragés, qui n’ont plus rien à perdre et qui n’ont de chef que celui qui est le plus fort, violent, terrifiant,  envoutant et d'une volonté de vivre sans foi dans cette ile bidonville.

Et la force de Nathacha Appanah est de faire de ce roman, qui sous couvert d'une violence des tropiques, un amas de ténèbres, un enfer vert, une poésie folle, une écriture qui transfigure toute cette violence en un quelque chose de délicat, d’émouvant, de terriblement beau et sans jugement, sans masque. La beauté du mot juste, troublant, lumineux dans sa noirceur, la poésie de la phrase qui sous sa terrible cruauté devient une émotion qui palpite, vibre, se sent et ressent dans chaque mot posé, dans chaque attention.


Tropique de la violence de Nathacha Appanah contient un monde à la séduisante beauté violente, une ode délicate à la folie, la terreur, la destruction, l’abandon mais qui sous sa plume se révèle d’une humanité percutante, émouvante, fait de cette violence, de ces coups de poing rageurs, de ces hurlements des corps, de l’esprit, une poésie et écriture foudroyante. Une plongée en enfer. Du grand. Du terrifiant. De l’humain.


" J'ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel. "

Tropique de la violence Nathacha Appanah Folio - Gallimard

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