• Sabine

Nathacha Appanah - La noce d'Anna


« Je crois que, si un jour on me demandait de résumer ma maternité, ce serait par ce sentiment-là : la crainte. Tant de responsabilités, une vie entre vos mains, se rend-t-on vraiment compte quand on donne la vie, pense-t-on un instant à cela : le poids d'une vie accompagnée de ses succès, de ses actes manqués, une vie que l'on ajoute à la nôtre, comme si notre vie propre, cette chienne de vie, ne suffisait pas. »

21 avril. Au matin.


Aujourd’hui c’est le jour où Anna se marie, s’unie à ce jeune garçon si bien sous tous rapports. Anna, ma fille, ma si précieuse, sérieuse et réservée, émouvante fille, celle que j’ai mis au monde il y a tout juste quelques années finalement. Anna mon enfant. Celle que j’ai eu avec Matthew, rencontré au détour d’un périple londonien, un amour passion, une liaison brève mais intense, belle, libre comme on pouvait l’être dans notre jeunesse pleine d’émerveillement et de liberté.


Anna ma fille. Anna, ma toute petite.


Je me revoie encore dans ces premiers moments de vie avec toi. Dans ces instants où tu es apparue et où ma vie a été remise en cause, questionnement perpétuel à te voir grandir si différente de moi. Toi la petite fille dont j’ai eu peur de mal faire, d’étouffer ou de laisser trop de liberté, sans vraiment te parler de ce père qui restera pour toi un inconnu. Moi l’écrivaine sensible au silence et à la vie. Toi mon enfant non pas secret, mais mon unique. Celle que l’on chérit et éloigne des dangers familiaux de peur de reproduire les schémas et fantômes. Anna, ma fille. Anna, ma précieuse. Anna, mon enfant chéri. Mais le dit-on assez ? Dit-on assez je t‘aime à son enfant ?


Anna toi qui te marie ce jour du 21 avril. Toi qui a décidé de voler de tes propres ailes, de vivre ta vie, de faire de tes envies et besoin de tes désirs ceux qui seront liés à cet homme, à ta famille que tu construiras toi aussi un jour. Anna, mon enfant. Sache que je n’ai pas été la mère idyllique, celle des contes de fées, celle qui te murmure des mots tendres, qui te prodigue des caresses sur tes joues couvertes de larmes, qui regarde avec tendresse tes sourires et partage tes joies. Je n’ai pas été celle que tu rêvais. J’ai été une autre : une femme qui par respect pour ton père et cet amour passionnel, n’a pas convolé avec d’autres hommes, a refusé de se lier par amour, a détruit dans l’œuf toute forme d’attachement. Moi la femme des iles, moi qui me suis éloignée de mes souvenirs d’enfance pour former mes souvenirs de femme. Moi Sonia. Ta mère.


Anna, ma toute petite. Anna, ma fille que j’aime. Anna, toi qui va t’unir à Alain. Alain… Loin de moi tous stéréotypes, mais tellement éloigné de mes principes de liberté et de croyance en toi, en ton être, en ce que je t’ai appris. Je n’ai pas peur de ton avenir, pas peur de cet amour que je vois dans tes yeux, ton corps, ton être. Mais comme toute mère, on espère le bonheur, ton bonheur, ta vie remplie de rêves, de désirs, de passions, sans regrets ni chagrin, avec la force nécessaire pour affronter les dangers et récifs.


Anna mon enfant chéri. Toi, que j’aime tant.


J’ai tant de choses, de mots qui me traversent aujourd’hui l’esprit et le corps, tant d’émotions et de souvenirs que je ne peux partager, me chavirent et me bercent. Je dois rester digne, à ma place. Et pourtant. J’aimerai une dernière fois, te serrer dans mes bras, t’embrasser sur le nez, tes joues ou dans le creux de ton cou, comme lorsque tu étais bébé, que tu as toute mon amour, que tu es libre d’aimer et de désirer, libre de vouloir la folie d’une vie intense. J’aimerai te dire une dernière fois, que la passion existe, que je l'ai connue avec ton père, que nous nous sommes aimés, passionnément, que tu es née de cette passion soudaine, que des regrets restent attachés mais aucune amertume. Tu es née et tu as été mon plus beau cadeau. Mon enfant, si différente de moi. Mon Anna. Ma fille.


Viens. Viens que je t’attache les derniers boutons de ta robe blanche qui couvrira ton corps aujourd’hui, que je place sur tes épaules une étole, que j’attache à ton cou, ce collier que je te transmets, que je fasse un sourire, un qui serre un peu le cœur mais qui te dit combien je t’aime, combien je suis fière de toi, combien malgré nos caractères nous ne sommes pas si différentes que cela, que je ne vis pas dans le regret mais dans l’espoir, l’espoir de l’amour, l’espoir de continuer à aimer, de t’aimer et de te transmettre cet amour, cette émotion que toi seule tu peux comprendre. Comprendre à quel point je t’aime.


Anna

Mon enfant.

Anna

Ma fille.

A 42 ans, je t’aime comme au premier jour.


Va vite.

Vole.

Sois libre.

Aime.


Ta mère imparfaite qui t’aime.

Sonia.


« On a beau se dire qu’on fait des enfants pour qu’ils puissent s’envoler et être heureux, on ne veut que les retenir, être les seuls à leurs yeux, qu’ils ne coupent jamais le cordon, qu’ils aient encore besoin de nous. »



Et se laisser submerger par la beauté du roman de Nathacha Appanah. L’écriture fine, fluide, dentelle, magnifique nous transporte dans le vagabondage des souvenirs et des désirs, de l’amour maternel, des relations entre une mère et sa fille, sur les sentiments et les émotions. Se laisser bercer par les mots emprunts d’une tendresse, d’une nostalgie, celle des souvenirs d’une vie, celle qui donne la force d’aimer, d’aimer son enfant, de continuer à exister. Se laisser prendre par la main, convoler dans les errances de ce jour où l’amour est si présent. Présent dans les yeux de cette enfant, présent dans le cœur et l’esprit de cette mère.


Lire avec douceur et pincement, joie et passion, l’histoire, les mots de Nathacha Appanah. Ressentir combien l’amour est grand, l’envol est libre, les regrets présents, combien le temps file mais que ce fil lie à vie, la vie, les vies. Précieux et si beau. Si beau que l’on en vient à le relire, à noter des phrases, à ressentir les frissons de l’amour, les joies et les regrets, l’admiration et la fierté. La liberté. Toujours. Celle d’aimer.


« L’amour c’est apprendre à pardonner. »


La noce d’Anna

Nathacha Appanah

Folio

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