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Isabelle Boissard - La fille que ma mère imaginait

Dernière mise à jour : 23 févr.




« On me trouve libre et pourtant je suis pétrie de la peur du jugement des autres. J’ai un déficit d’estime de moi. J’abandonne très vite. Je ne prends pas toujours la vie du bon côté. Je caricature facilement les optimistes en ravis de la crèche. Je vis avec mes frustrations, un peu loin de ceux que j’envie, ceux qui réalisent leurs désirs. J’ai des nuits inquiètes. J’ai souvent le sentiment d’être moins que les autres. Moins intelligente, moins cultivée. Comme en algèbre, deux moins se transforment en un plus. Plus complexée. »

On pourrait penser que le roman d’Isabelle Boissard est écrit au vitriol, saupoudré à l’acide, arrosé à l’humour caustique, grattant là où c’est nécessaire de dépoussiérer la juste vérité des propos et des actes déguisés. Mais il y a bien autres choses pour qui prend le temps de lire entre les non-dits et les petits mensonges-vérités qu’on s’accroche au revers d’une chemise propre et repassée. La fille que ma mère imaginait est une émotion pudique, un amour démasqué, un équilibre précaire sur le fil de la vie, une imagination fertile se propageant à la vitesse d’un supersonique sans pilote à l’intérieur du cockpit, la grâce volée le temps d’une pirouette facétieuse, la tête vide quand le cœur est trop lourd à porter, trop plein et prêt à déborder.


« C’est le voyage qui compte pas la destination. Mais quand même, si je pouvais aller ailleurs qu’au coma de ma mère. »

Tour à tour fille, femme, épouse, mère, expat voguant d’un pays à un autre, fille-mère, fantasme, écrivaine en encre fraiche (vous mélangez le tout et vous obtenez un cocktail explosif), Isabelle Boissard écrit comme on secoue la vie. Telle une madeleine de Proust, elle nous abreuve de Paille d’or, de listes de choses communes et acidulées, d’une désinvolture d’adolescente propre à l’ennui de ceux qui tentent de s’échapper par peur de revenir mettre leurs mains dans les cœurs fragiles. Car là où elle aurait pu écrire sur l’expatriation, le déracinement permanent, la cour des rois et des reines, Isabelle Boissard dresse un portrait fragile, enfoui au fond des tripes, les lèvres au bord du cœur d’une adulte au bord de l’enfance.


« J’ai la nostalgie des émotions sublimes qui prennent racine dans l’âge tendre, quand on éprouve tout en « jamais » ou en « toujours ». »

L’écriture d’Isabelle Boissard frise la petite poésie des matins assoiffés et des soirs pluvieux. Un univers où s’imbrique, érafle, sans se dévoiler, les plaies cachées. Le léger fait place à la profondeur, aux atterrissages ratés, trace les larmes à travers les rires sauvant de la tristesse, de la mélancolie, de l’ennui, des faux départs et des vraies arrivées. Le vernis s’écaille, fait place à la pudeur, aux accros, à l’absence, la peur et les regrets, la mort, aux souvenirs et ce manque, ce vide qui s’écrit dans le ventre, le cœur, dans la tête vide de ce Playmobil ange gardien d’une adule enfant cabossé.


« J’aimerais que le corps soit une chose extérieure que l’on puisse déposer devant soi. On pourrait passer son corps à la machine, le faire sécher, le recoudre, et pourquoi pas une fois trop usé, le jeter. Il suffirait alors de s’en racheter nouveau. »

Quand la farce devient grâce, un laisser aller, une tendresse, une poésie posée pour mieux enrouler le corps, l’âme d’avoir été trop bousculés, trop éraflés. Un cœur découvrant l’émotion de déplier ses ailes pour mieux voler sur les plumes d’une enfance manquée, d’une fille que sa mère imaginait.


« On attend tous quelque chose. On croit que l’attente est une particularité de l’enfance, puis de l’adolescence, mais non. On attend tout le temps. On est tous des personnages de Hopper. L’attente d’un texto, d’une réponse, de l’arrivée à destination, de la fin du voyage, des invités, que les enfants grandissent, du soleil, de la pluie, d’une grossesse, du premier pas, que ça fasse moins mal, que l’envie de fumer passe, que le désir revienne, que le feu passe au vert, la fin des travaux, la mort, de tomber amoureux, qu’il revienne, d’un geste, d’un regard, d’un rendez-vous, qu’il arrive. Attendre d’être seul, attendre un merci, attendre une lettre, attendre le bon moment, attendre des excuses, attendre de savoir, attendre que ça passe. On attend en mouvement, immobile, rationnellement ou pas. Il y a beaucoup de façons de vivre l’attente. Beaucoup de façons de la dire aussi : espérer, suspendre, surseoir, s’attarder, moisir, faire la queue, le pied de grue ou le planton, faire tapisserie ou prendre racine. »


La fille que ma mère imaginait fait parti de la sélection 2022 des 68 premières fois.



La fille que ma mère imaginait

Isabelle Boissard

Les Avrils




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