• Sabine

Eva Kavian - l'engravement



« Avant de chercher le linge, tu t‘adosses contre le bâtiment. De l’autre côté du mur, c’est la salle d’isolement, tu le sais. […] Tout en toi parle à ton enfant, tu veux qu’elle entende que tu es là, ce que ton cœur lui dit. Elle est si sensible. […]Certains disent que l’eau a une mémoire. Et les murs ? »

Tu aurais aimé un happy end mais un happy end quand ça s’engrave faut pas s’y attendre. Il ne faut pas croire que lorsque tu franchis les portes et grilles fermées, les chambres cadenassées, les cellules d’isolement, tu vas t’attendre à un happy end. Tu ne peux que t’attendre aux cris, aux déchainements improbables, à la violence, aux barbituriques avalés de force, aux sangles maintenant un corps en position horizontal, aux strangulations et stigmates volontaires, à la saleté, la puanteur, l’odeur rance de l’urine et des vomissements. Il faut s’attendre à chaque seconde où l’engravement surgit, où les corps des baleines bleues s’échouent sur le sol, la plage, la grève.


L’engravement.

Baleines déboussolées, paumées, dérivant au gré des courants, cherchant un dernier lieu où mourir, un dernier lien encore possible avec le monde. Ce monde où rien ne retient, où rien n’est à la place. La place de qui, la place du pourquoi. Etre à sa place. Mais quelle place ?

L’engravement.


Eva Kavian cogne, maltraite, comme on peut maltraiter ceux qui sont internés, livrés à l’institution qui doit apprendre à isoler, maltraiter, cogner, crier, culpabiliser, enrager, murmurer, terrer, taire, emmurer derrière les grands murs, les cours où se trainent les calmes aux savates délacées.

On est ko, au sol, sans force, anéanti et pourtant la rage est là, l’amour, la colère, l’incompréhension, la machine qui s’enroue, le corps qui lâche, bras en croix sur le sol, tête souffrant d’un mal inexorable, linge à nettoyer, sang, excréments, camisole de force, faire face, surtout ne pas pleurer, surtout ne rien lâcher. Surtout. Mais lâcher quoi bordel !? Lâcher sa main, celle de l’enfant, son appel. Lâcher le sourire nécessaire, le mal-être et son propre jugement. Lâcher le sac de nœuds, les coups de poing dans le vide, les silences, les paroles étouffées, les gestes qu’il faut maîtriser, la culpabilité, les questions sans réponse, l’angoisse, le temps devenant chronomètre mortel.


L’engravement

KO

Au sol direct.


Un chant de sirènes. Non pas les sirènes, celles-ci sont bonnes pour les ambules la police, le son strident de l’urgence. L’engravement ou le chant des baleines bleues, bleues de pendaison, bleues d’une fin d’une vie qui n’aboutie plus, éloigne, glisse le long des gouffres profonds, se heurte au sol, à la vie, au corps, aux autres, à soi.

L’engravement, le chant d’une écriture. Une ordonnance. Directe. Sans transition. Entre ceux qui restent et ceux qui savent. Entre ceux qui sont à l’extérieur et ceux à l’intérieur. Entre les mots, les silences, les cris, la tête qui n’arrive plus. A quoi d’ailleurs… ? Et au milieu, une administration. Où est le bonheur de tenir encore un peu la main de son enfant, de l‘enfance ? Où est la violence, la colère, l’amour?


Il ne faut pas compter sur Eva Kavian pour édulcorer. L’engravement pue la folie, les folies, les extrêmes d’où on ne sait plus comment revenir, si revenir, les injonctions à tenir, ravaler, se ravaler, consoler, aimer. Mais bordel, c’est si dur d’aimer, de l’aimer, de s’aimer. L’engravement est l’histoire d’histoires, d’enfances perdues derrière des hauts murs, dans des cellules d’isolement, des mains liées aux sangles, la tête pendue à une corde. L’engravement, c’est l’histoire de ceux qui restent, échouer, eux aussi, et encore vivants.


« La voilà la sentence : Vivez avec. »

L'engravement

Eva Kavian

Editions La Contre Allée

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