• Sabine

Christophe Perruchas - Revenir fils

Dernière mise à jour : sept. 10



Si on faisait venir des archéologues, qu'on leur demandait d'investir la maison avec leurs pinceaux et leurs burins, ils ne retrouveraient aucune trace de moi dessous, et diraient au monde entier leur certitude : ma mère n'a eu qu'un fils. Mon absence, sa permanence, tout cela au contraire valide ma théorie, on efface les enfants qu'on a eus, quand on sanctuarise les autres. »

Qu’est ce qu’écrire ? Un terrain où les mots viennent à la rencontre de quelque chose demeurant en soi, un entassement, une concrétion, une colère, un univers où les mots côtoient le plus intime, le plus proche de ce vers quoi on tend, on est ? On véhicule un personnage, une certaine idée de ce que le monde nous ordonne d’être, l'enfance encore accrochée, écorchée. On vivote, se cache derrière des portraits, des failles, des petits bonheurs que l’on touche du bout de doigts de peur qu’il se sauve. On amasse, entasse les riens, les tous, les siens, les autres jusqu’à oublier la saveur de ce qu’on a perdu, recherché, les stigmates, les absences, les solitudes, les manques, le quotidien.


A quel moment parvenons-nous à trouver une place dans une inexistence, dans une chape de silence, de renoncement, d’oubli ? Quel sac, quelle poubelle devenons-nous vider ? Quel poids devenons-nous lâcher ? Quelle vie devons-nous mener pour revenir vers l’enfance, aux grés des douleurs éparses, des caravanes matrices emplies de souvenirs d’une adolescence silencieuse, perdue, meurtrie ? Quelle bascule vers la folie, la colère, la tendresse devenons nous accepter, mener pour revenir fils, fille, enfant, revenir au point zéro, accéder au labyrinthe archéologique, à la maison mère, vider le sac, la poubelle et accepter les tonnes de gravats, d’immondices, les résidus, la poussière, les odeurs acres et tenaces, les non-dits, les cœurs sabotés, les douleurs, les cris, les absences, les chiffres qui défilent, le quotidien qui surgit ?

Jusqu’où la colère vient planter son dard, se colle aux parois intimes d’un corps, d’une âme, bouffe tout, se glisse et accède aux portes de la folie, de l’errance, déterre l’angoisse, culbute, frôle la psychiatrie ? Quand est-il de ce moment où tout est rien, tout est trop, où l’amour, perdu dans les méandres d’une mémoire, réinvente d’autres tendresses, reconstruit des regards, soulève les ombres, adoucit les fissures, les béances, les oublis ?


« C’est long l’enfance. C’est long de faire ce que l'on est. »

Il serait facile de s’arrêter à l'héroïne du roman, une mère, perdue, égarée par les vides à remplir, les absences à combler, les silences à jamais enfouis sous des tas de gravats, des lits de poussières, oubliant l’enfant qui demeure, qui reste, celui qui se replie dans la caravane au fond du jardin comme on se replie dans le ventre de la mère éteinte, les manques, les interdits. Une mère et ce qui ne se dit pas, plus, ce qui est déjà parti, mort. Une mère comme une fuite, une folie. Entasser, combler les souvenirs conservés à l’extrême, des bouts d’indices, des empreintes, des vies.

Et l’enfance qui cherche, revient, part, devient. L’adulte. Les joies, les bonheurs, le quotidien qui surgit, fouette, paralyse, secoue, fait fuir. Revenir fils pour revenir soi. Du chagrin construire des possibles, nettoyer les pièces, faire du vide. Revenir fils. Devenir soi.


Christophe Perruchas a écrit un roman fulgurant, puissant, poignant, dérangeant, fou, libérateur, tendre. Un quelque chose qui réveille une partie de soi. Je ne pensais pas qu’il viendrait cogner aussi fort, que sous une écriture, une histoire, se cachaient les failles, la délicatesse, et qu'elles viendraient déloger la colère, la balle, les silences, la rage et la colère, marquer son empreinte, des possibles aux non-dits, adoucir les corps et les quêtes, offrir un regard, une tendresse, une vie. Etreindre. Devenir.


Revenir fils, et une écriture qui érafle, explore, va au bout de la veine, de la folie pour rétablir l'étrangeté de la vie, les tendresses que ça fabrique. Des colères aussi. Des possibles. Revenir fils.


Ecrire.


« Quand on déplace les objets, on déplace aussi les petites peaux mortes du temps. »


Revenir fils

Christophe Perruchas

Editions du Rouergue

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