• Sabine

Anna Zerbib - Les après-midi d'hiver

Dernière mise à jour : févr. 13


« Je ne voudrais pas raconter une histoire d'amour. Ni deux. Ce n'est pas un texte sur Noah, ni sur Samuel. Ce n'est pas un texte sur moi, sur nous. C'est à propos de la vie secrète. Je voudrais écrire ce mouvement ; faire, en somme, l'histoire d'un passage secret. »

Il nous arrive de découvrir un livre sans trop savoir à quoi ou qui s’attendre. Un nom inconnu, des premiers mots. On ouvre et on entre dans ce qui est un roman, une histoire qui aurait être qu’une simple et banale histoire d’un amour qui n’est plus, mais qui nous emporte dans une ambiance, une atmosphère, un secret lié au ventre, renvoie au-delà l’histoire, mène aux mots, à une écriture, l’écriture.

L'histoire d'un amour terminé comme se termine l'amour au détour d'une rencontre ou d'un pas de trop, d'un virage qui sépare. Le pas. Celui qu'on recouvre. Inoubliable. Une trace, une empreinte, un regard, une main qui glisse, caresse le corps, accompagne la vie. Le silence, la lente errance, la quête des corps après l'amour, la quête d'une mère elle aussi disparue au détour d'un vertige trop raide, d’un pas fragile.

Puisque rien n'arrive. Rien n'est, tout disparaît, fragmenté par une vie passagère, inexistante puisqu'elle n’et pas, laissant une trace comme la neige recouvre les pas, les corps de son manteau blanc. Rien n'est. Juste le manque.

Et l'absence.

L’absence.

« Peut-être écrit-on pour dire qu'un jour, en plus de soi, quelqu'un, quelque chose était là. »

Une histoire de bruits de pas feutrés, de ce qui était et n’est plus. Une histoire de murmures, de regards qui s’éloignent dans le vacarme d’une saison silencieuse enneigée, une arabesque mélodieuse, mélancolique où chaque geste devient une vérité de vie, un possible avenir, une vision de ce qui fait. Là où le regard porte. Laisser la page blanche devenir écriture. Ecrire. Laisser les mots partir pour grandir. La réminiscence d’un printemps tangible, fragile là où les hésitations deviennent des pas, sauvent, fouillent dans les émotions, le corps, découvrent l’invincible espoir.

J'ai pris le temps de me réfugier dans ces mots, de m'engloutir dans le long travelling d'une absence, d'une mélancolie poétique, d'une fragilité tangible. Les premiers mots comme ce sentiment que l'hiver, la langueur nécessitent ce temps. L'absence toujours, ce sentiment, ce désarroi, ce manque d'amour dans les yeux d'une mère, l'abandon dans les bras de celui qui part, n'est qu'une étape. L'amant d'un hiver. L’amant d’une vie qui devient.

« J'avais voulu me garder d'une passion absolue. L'écriture n'a fait que m'y enfoncer. […]. On peut toujours écrire, après, un autre texte que celui qui s'inscrit dans la chair, mais cela ne sera jamais que le deuxième. »

On lit ce livre comme on se tricote un pull, un pull pour se couvrir de ces longs hivers où rien ne tient, ne vit. Un pull pour se tenir chaud et apprendre, qu'un jour, on sort de l'hiver, on sort de ces vertiges, de ces sentiments où l'absence, le manque, le froid, la neige ont marqué une empreinte, laissé une trace, un sillon. Et on se dit qu’au delà des mots, les longs après-midi d’hiver ont ce pouvoir de nous tricoter un monde, de dévier de quelques centimètres, cette quête de bruits, de folies qui nous ont croire en vie mais nous empêchent de comprendre ce qui se passe en nous : l’immobilité mobile, la quête d’une mention fragile où se niche l’écriture.

Ce qui nous tient. Ce qui nous maintient. Ce qui fait que le regard porte au loin.

« Avant je pensais qu’écrire me soustrayait au monde ; c’est faux, je sais maintenant que c’est ce qui m’en donne le courage. »


« Les après-midi d'hiver » de Anna Zerbib fait partie de la sélection des 68 premières fois, édition 2021. A retrouver sur le site, toutes les chroniques et les diverses opérations menées.



Les après-midi d’hiver

Anna Zerbib

Gallimard




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